Risque d’affrontements à Dakar et Ziguinchor, ce vendredi : Le Sénégal va-t-il basculer dans le chaos ?

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Un peu plus d’une année après les violentes émeutes de Mars-2021 dans la foulée de l’affaire « Sweet beauté » ayant occasionné pas moins de 14 morts, le Sénégal est encore tout près du chaos. L’opposition annonce, ce vendredi, deux manifestations à Dakar et Ziguinchor pour vilipender le régime en place qui compte riposter.

« Vendredi de peurs à Dakar et Ziguinchor », « Dakar retient son souffle », « rébellion à l’Obélisque », « Vendredi de tous les dangers »… Rien que les titres des journaux de ce matin renseignent des réels risques d’affrontements qui guettent notre pays, après les émeutes de mars 2021.

La coalition Yewwi Askan Wi, qui avait déjà prévenu préalablement qu’elle passerait outre à une éventuelle interdiction, a décidé de manifester contre le régime en place. Ce, malgré le niet catégorique du préfet de Dakar invoquant les « risques de troubles à l’ordre public » mais aussi de violation du code électoral et de son article L.61, qui proscrit toute propagande « déguisée » dans les 30 jours précédant l’ouverture de la campagne électorale. Lors du Conseil des ministres, le président Macky Sall a appelé au « respect scrupuleux des dispositions du Code électoral » en perspective des législatives.

« Le préfet ne peut pas et ne doit pas interdire la manifestation. On l’a informé de la tenue d’une manifestation. Les arguties sont fallacieuses, les arguments ne sont pas pertinents », insiste Khalifa Sall, l’ancien maire de la capitale. Ousmane Sonko, maire de Ziguinchor, a martelé : le rassemblement de vendredi aura bel et bien lieu. « Nous maintenons notre manifestation », parce que dit-il, en plus de « l’injustice contre nos listes », « le minimum qu’il nous restait, le droit de manifester, Macky Sall nous dit qu’il va nous priver de ce droit ».

Alors que des responsables politiques se font distinguer avec des dérives langagières aux allures de menace de mort, des membres de la coalition présidentielle Benno Bokk Yaakaar (Bby) ont appelé leurs partisans à « faire face aux pyromanes de l’opposition qui cherchent à déstabiliser le pays ». Ce qui augure donc une chaude journée à Dakar et à Ziguinchor.

«Respecter le droit à la manifestation renforcerait l’autorité du pouvoir »

La situation est encore plus tendue après l’invalidation par le Conseil constitutionnel de la liste nationale majoritaire de Yewwi Askan Wi. Cette invalidation élimine de la course Ousmane Sonko, principal opposant du régime de Macky Sall, et un certain nombre leaders de l’opposition. A travers cette série de manifestations annoncées, ils dénoncent un stratagème de la présidence pour écarter ses adversaires.

« Il n’y aura pas d’élections (législatives) sans la liste nationale de Yewwi Askan Wi », ont scandé les différents leaders de ladite coalition lors du dernier rassemblement autorisé le 8 juin à la place de la Nation.

Dans un entretien accordé, vingt-quatre heures plus tard, à Rfi et France 24, le chef de l’Etat sénégalais, Macky Sall, leur a porté la réplique de façon ferme : « Dire qu’il n’y aura pas d’élections, ça c’est devant nous (…) Le Sénégal va tenir ces élections ». Le patron de l’Alliance pour la République (Apr) ajoutait que « la loi est dure, mais c’est la loi ».

Mais, pour l’analyste politique Mamadou Sy Albert, une manifestation interdite entraîne nécessairement de la tension. « En général, la conséquence sera l’intervention des forces de sécurité qui vont interdire la mobilisation », a-t-il dit, soulignant qu’en fonction de l’intensité de la résistance, les forces de sécurité mettront la main sur tous les responsables qui seront dehors ». Il rappelle, en effet, qu’on est dans un processus où il y a beaucoup de désaccords et de contestations des deux côtés. « Que le pouvoir le veuille ou non, Yaw a démontré ses capacités de mobilisation, la première attitude du gouvernement aurait été d’appeler tout le monde autour d’une table pour discuter des problèmes. Avec une telle ouverture d’esprit, la manifestation aurait pu être autorisée », a ajouté Mamadou Sy Albert, dans « L’Obs » de ce vendredi.

A l’en croire, « respecter le droit à la manifestation de l’opposition renforcerait l’autorité du pouvoir. Mais malheureusement, il y a une tension de part et d’autre, le pouvoir pense que Yaw veut aller à l’encontre de l’autorité politique et juridique, Yaw pense qu’on veut l’exclure des législatives. Et cette absence de mesure fait que le gouvernement a fait le mauvais choix ». A ce titre, il pense qu’il fallait accepter et encadrer la manifestation. « Et à partir de là, ouvrir un dialogue pour avoir une certaine stabilité d’ici au 31 juillet. Mais là, les risques sont gros pour le pouvoir, mais également pour tous les Sénégalais », a détaillé l’analyste politique.

Rapprochement dangereux avec la crise casamançaise

Si beaucoup d’observateurs ont lancé l’alerte, c’est surtout à cause d’une tendance au rapprochement dangereux de la situation actuelle à la crise casamançaise. En effet, face à la presse, ce mercredi, le procureur de la République, Amady Diouf, a annoncé l’arrestation d’un présumé rebelle du Mfdc, du nom d’Ousmane Kabiline Diatta. Selon le chef du Parquet, cet homme, dépeint comme « un combattant dangereux du maquis », a été arrêté alors qu’il s’apprêtait à prendre part à la dernière manifestation de Yewwi Askan Wi. Ce qu’Ousmane Soko & Cie ont vite démenti, parlant d’une affaire de « faux rebelle » inventée par le maître des poursuites pour « déplacer le débat ».

Tout comme la place de la Nation, les yeux sont également rivés à Ziguinchor où les membres de Yewwi Askan Wi comptent manifester à la même heure malgré la décision du préfet, interdisant ce rassemblement. « Si Macky Sall viole notre droit de manifester pacifiquement, violons sa violation anticonstitutionnelle », a déclaré Guy Marius Sagna, qui dit avoir regagné, ce jeudi soir, la capitale du Sud.

Journaliste, observateur de la crise casamançaise, Omar Mendy appelle à la prudence car, dit-il, la paix dans cette zone est encore « très fragile ». Selon lui, en dépit des multiples efforts de l’État, les populations de cette partie du pays portent encore, au tréfonds d’elles-mêmes, les stigmates ou alors, les cicatrices béantes de la crise politique entre l’État du Sénégal et le Mfdc. « Elles n’ont aucune voie, aucune solution fiable et aucune alternative sûre pour retrouver leurs champs, leurs rizières et tous les biens perdus pendant les années de cette crise armée. Je ne parle pas des innocents tués, froidement assassinés à tort ou à raison, et parfois, sur la base des considérations fallacieuses au relent ethnique, bassement politique et religieux, sans qu’aucune enquête ne soit ouverte », a regretté ce chercheur en géopolitique.

Omar Mendy signale, en outre, que « malgré les réponses répressives du Président Abdou Diouf, les réponses politiques du Président Abdoulaye Wade et les réponses économiques du Président Macky Sall, une partie de la population de Casamance, les observateurs, les acteurs, les membres de la société attendent toujours avec impatience un processus de paix honnête. C’est ça le débat. Tout autre débat que celui-là est inutile et dangereux ».

Report des législatives ?

Exprimant, pour sa part, sa « grave préoccupation » par rapport aux logiques de surenchère, d’escalade et de confrontation politiques, Alioune Tine, fondateur d’Africa jom Center, a appelé les guides religieux à exercer leur influence auprès des dirigeants politiques pour sortir rapidement le pays de la crise actuelle. Car pour lui, « cette situation risque de compromettre dangereusement l’organisation d’élections législatives transparentes et apaisées et d’installer dans un cycle de violences dont il est difficile de mesurer les conséquences sur la paix, la sécurité et la stabilité du pays ».

A ce titre, l’expert de l’Onu, a invité les acteurs politiques de tous bords, « à suspendre toute activité publique susceptible d’engendrer la violence et l’instabilité » attirant ainsi l’attention des acteurs politiques, des autorités publiques et des partenaires stratégiques du Sénégal sur « le contexte sécuritaire volatile, fragile et précaire de la région qui constitue un facteur aggravant de déstabilisation qui pourrait profiter à des forces obscures, d’autant que la découverte de ressources de gaz et d’hydrocarbures fait du Sénégal un objet de convoitise de forces internes et externes ».

Quoi qu’il en soit, avec ces menaces, l’on semble, aujourd’hui, avoir atteint un point de non-retour et les options ne sont pas non plus nombreuses. Coordonnateur du pôle des Non-alignés et membre du dialogue politique, Déthié Faye pense que « soit, on se soumet à la décision du Conseil constitutionnel, soit c’est le report. Il n’y a pas d’autre alternative ». Il est convaincu que le report peut être un moyen de sortir de cet imbroglio, même si, dit-il, « il faut reconnaître que c’est très difficile avec ce niveau d’escalade. Cela va profiter à tout le monde, car il aurait permis de faire baisser la tension à zéro ».

Mame Dabakh « ressuscité » !

Certains appellent la classe politique à se référer encore une fois aux enseignements de Serigne Abdoul Aziz Sy Dabakh, 25 ans après son rappel à Dieu (14 septembre 1997). « Si vous aimez le Sénégal, si vous êtes guidés par un intérêt national et si vous craignez Dieu, le Sénégal avancera et sera en paix ». Cette recommandation à valeur de viatique adressée aux acteurs de la vie politique lors d’un rassemblement à la zawiya d’El Hadji Malick Sy de Dakar traduit à elle seule tout l’engagement de Dabakh et le rôle de sentinelle qu’il a toujours incarné.

A chaque fois que le climat politique était tendu et qu’il y avait un différend entre l’Etat et l’opposition ou rupture du dialogue politique, il s’interposait pour apaiser la situation. On se rappelle bien cette période qui a suivi le fameux « plan Sakho-Loum » que le gouvernement d’Abdou Diouf avait adopté et catégoriquement rejeté par l’opposition et les syndicats des travailleurs. L’opposition comme les syndicats menaçaient de paralyser tous les secteurs socioprofessionnels et éducatifs. Mame Abdou est intervenu en convoquant ces acteurs à Tivaouane pour les faire revenir à de meilleurs sentiments.

Catalyseur incontesté de la société sénégalaise, Serigne Abdoul Aziz Sy n’hésitait pas à user de son influence à l’occasion de certains évènements importants de la vie politique. Ses prêches dans ce sens sont toujours d’actualité. Lors des évènements du 23 juin 2011, sa voix retentissait sur presque toutes les chaînes de télévision et de radios rappelant à l’ordre tous les segments de la société.

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