Surexploités, sans prise en charge et sans salaire : Les médecins en spécialisation, esclaves des temps modernes.

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En Première S, il s’est découvert une passion pour la médecine. Le déclic, c’est une thèse de doctorat à laquelle il a assisté. Depuis, Dr Mamadou* s’est donné les moyens de son ambition. Très brillant dans les matières scientifiques, avec un accent prononcé sur les sciences de la vie et de la terre (SVT), il n’a pas eu de mal à décrocher son baccalauréat. La Faculté de Médecine de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar lui ouvre ses portes.

Une nouvelle page de sa vie s’ouvre. Huit années durant, l’étudiant en médecine se tue à la tâche pour devenir Docteur d’État en médecine. Cet objectif atteint après huit ans d’apprentissage, ce n’est pourtant que le début du commencement pour Dr Mamadou. Interpellé par l’appel du président de la République en direction des médecins pour combler le gap de spécialistes dans les structures de santé, il s’inscrit pour un Diplôme d’Études spécialisées (DES).
Comme lui, plus d’un millier de docteurs d’État en médecine qui pouvaient se contenter d’être des généralistes, investissent ce créneau avec l’espoir de se spécialiser au bout de quatre ou cinq ans d’études supplémentaires.

Nouveau défi, nouvelles charges.
Ceux d’entre eux qui ne peuvent compter sur une bourse, sont obligés de prendre des heures de garde dans les hôpitaux. Un travail qui implique un engagement total de la part de ces docteurs d’État qui assurent le service général, à savoir les consultations du matin, les activités du bloc opératoire de la journée, sans parler des gardes de 24 heures. « Quand tu es en garde, c’est toi qui gère les urgences. La nuit, quand tout le monde rentre, tu es le seul à avoir la charge de service », décrit un autre médecin inscrit en DES que nous appellerons Dr Amy. « On fait la plus grande part de travail, mais c’est nous qui, à la fin du mois, nous retrouvons sans salaire », révèle son camarade, Dr Mamadou. Sans salaire, dit-il ? Dans ce cas, comment se font les émoluments de ce personnel en première ligne?

« Payé 3 500 francs la garde »

« On est payé en moyenne 5 000 francs la garde. Parfois c’est moins. Parfois c’est plus. Ça dépend du service. À la fin du mois, on compte le nombre de garde que tu as fait multiplier par l’unité. C’est tout », confie à Dakaractu, Dr Amy. « Il n’y a pas de barème ni de quantum horaire. Il n’y a pas de smic pour le service général. Chaque hôpital paie à peu près en fonction de son habitude ou bien en fonction de son budget. Il y a des collègues qui sont payés 3 500 francs la garde. Pour une garde de 24 heures, c’est-à-dire tu te pointes à l’hôpital le matin à huit heures jusqu’au lendemain à huit heures, pour être payé 3 500 francs. D’autres sont payés 7 500 francs. Rares sont les hôpitaux qui paient 10 000 francs la garde. Et déjà pour une garde de 7 500 francs si on le ramène au nombre d’heure, le quantum horaire de 300 francs/H. Même le laveur de voitures devant l’hôpital se fait plus que ça », fustige Dr Mamadou. « Il n’y a pas de motivation, même si c’est toi qui ramène la plupart de l’argent à l’hôpital puisque les patients payent quand même », poursuit son homologue qui précise qu’en réalité, les gardes sont de 36 heures.

« J’ai failli y rester »

Ce système qui ne semble pas gêner outre mesure est « illégal », selon les « victimes ». « On n’est pas considéré comme des travailleurs, donc, on n’a pas d’embauche de façon officielle. C’est sur cela qu’ils se basent pour dire qu’on n’est dépourvu de droit », explique Dr Amy. « Quand vous allez au niveau de la Fac, ils vous disent que ce sont des étudiants en spécialisation. Et quand vous allez au niveau du ministère de la Santé, ils vous disent que ce sont des étudiants que la Fac nous envoie comme des stagiaires alors que le stage que nous faisons dépasse largement le simple cadre du stage. C’est carrément un travail », ajoute Dr Mamadou qui ne doute pas une seconde que « le ministère de la santé est au courant de cette pratique ». « Même les stagiaires sont censés être rémunérés, du moins les stagiaires qu’on emploie plus de six mois. Or nous, on nous emploie quatre ans en tant que stagiaires sans rémunération. C’est totalement illégal. On est balloté de service en service, de ministère à ministère. Ils ne se soucient pas de nous. Le résultat, c’est qu’on travaille jusqu’à épuisement…», dénonce Dr Amy qui garde encore un souvenir amer de l’absence de considération dont font l’objet les DES.

« Je suis tombée enceinte durant mon service. J’ai eu droit à rien du tout. Déjà quand ils ont su que j’étais enceinte, c’était plus des reproches du genre ‘c’est irresponsable’, ‘comment tu peux tomber enceinte durant le DES’ », se souvient-elle, les larmes aux yeux. Sa fierté fouettée, elle prend sur elle et se démène comme une forcenée du travail sans penser à son état.

« Donc, cette grossesse s’est mal passée. J’ai eu des menaces d’avortement, une hypertension artérielle gravidique dûe au fait que je ne me reposais pas. Quand j’ai déposé un certificat médical, ils n’ont pas jugé nécessaire d’en tenir compte. Donc, je continuais à faire des gardes jusqu’à huit mois et demi quand même. J’ai fait une menace d’accouchement prématurée. C’était une journée particulièrement dure. J’ai commencé à avoir des contractions, à saigner…Mon enfant allait sortir alors qu’il n’était pas encore à terme. Finalement, j’ai accouché. L’enfant était bien portant. Mais j’ai fait une rétention du placenta, j’ai fait une hémorragie du post-partum, donc beaucoup saigné. C’était un cauchemar. J’ai failli y rester. On a dû me réanimer. Je l’ai échappé belle », soupira-t-elle. Cette expérience n’est pas un cas isolé chez les femmes DES.

Les femmes privées de congés de maternité.

En novembre 2021, les médecins en spécialisation ont mené une étude sur les droits de la femme médecin en spécialisation au Sénégal. L’étude a concerné 85 femmes médecins dont la majorité avait entre 25 et 35 ans. Elles étaient issues de 20 spécialités différentes avec une majorité de DES en pédiatrie. Parmi celles qui sont tombées enceintes lors du DES, plus de 52 % ont fait face à des complications obstétricales.

Sur les 72 grossesses portées durant le DES, il a été recensé au total 57 complications concernant 38 femmes médecins, soit une prévalence de 79% de survenue de complications. Il a été aussi décelé qu’à l’issue de la grossesse, 40% des femmes avaient accouché par césarienne. Ces complications rencontrées par les femmes médecins s’expliquent par la charge de travail qu’elles ont. La même étude démontre que près de 51% des sujets étant tombées enceintes durant le DES n’avaient pas accès à aucun jour de congé de maternité. Même celles qui y avaient droit ont bénéficié de moins de 46 jours. Cette vulnérabilité peut conduire à des décès.

On en meurt…

Évoquer le sujet fait remonter des souvenirs douloureux chez ces BAC+10, 11 ou 12. Dr Amy qui ne retient plus ses larmes évoque le cas de six personnes, de « jeunes médecins de maximum 30 ans » décédés soit, au cours de leur service ou tout juste après leur garde. Ils sont morts d’embolie pulmonaire, dans un accident de voiture, de covid-19, d’un simple malaise ou tout simplement de fatigue. Le cas le plus récent, c’est celui du Docteur El Hadji Omar Samb, DES en réanimation. Alors qu’il se préparait à mettre un patient sur la table d’opération, il s’est isolé un moment pour se reposer non sans demander à son binôme de le réveiller à l’heure du « Ndogou ». Il avait jeûné.

Lorsque son collègue est parti le réveiller, El Hadji avait déjà quitté ce monde. Son décès a coïncidé avec celui d’une patiente à l’hôpital de Louga, pour négligence. Les invectives et les reproches faits au personnel médical sont accueillis comme une insulte par les médecins en spécialisation qui se considèrent comme les parents pauvres du système sanitaire.

Dépourvus de droits malgré le poids de leur tâche dans les hôpitaux, ils ne réclament pas moins la normalisation de leur situation. C’est pour cette raison que le Collectif des médecins, chirurgiens-dentistes, pharmaciens en spécialisation du Sénégal (COMES) est né. Cette organisation syndicale qui compte plus de 1 000 membres, a fait du statut du DES son combat de ces dernières années. Ce statut définit la place du médecin en spécialisation au sein de l’hôpital. « On a un peu défini ce qui devait constituer le travail du DES au sein de l’hôpital et quelle devrait être la rémunération. Autre chose, la motivation hospitalière. C’est un peu le partage équitable d’une partie des bénéfices gagnés, par exemple sur le mois », revendique un membre. Selon les concernés, un bon traitement à leur égard n’aura que des répercussions heureuses sur les populations.

Pour obtenir gain de cause, les DES sont déterminés à explorer toutes les voies légales. Les plus téméraires n’excluent pas de prendre le large. « Tu sacrifies ta jeunesse, ta famille, finalement, tu te demandes finalement à quoi ça sert ? La conséquence, c’est que cette génération prend souvent le large. J’en connais qui sont partis ailleurs, au Gabon, en Mauritanie et même en France car le médecin sénégalais est très prisé. Si l’État ne prend pas conscience de ce qu’il a, nous prendrons nos responsabilités. C’est tout », décrète Dr Amy…

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