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Gagner la bataille contre le chômage au Sénégal

La recrudescence de l’émigration clandestine en 2020, les émeutes sporadiques qu’a connues dernièrement le Sénégal ont montré que l’une des principales causes du désespoir et de la frustration de la jeunesse sénégalaise est liée au chômage. Je lis souvent, sur LinkedIn, des publications de jeunes exprimant leur désespoir face à leur inemploi, des années après avoir obtenu leur licence ou master. Parallèlement, le gouvernement se demande : «Pourquoi, malgré les milliards investis, le problème du chômage des jeunes persiste-t-il toujours ?»
Des causes structurelles liées au système scolaire sénégalais expliquent en partie le taux de chômage élevé au Sénégal. Depuis des années, l’école publique sénégalaise connaît continuellement des grèves. Le quantum horaire n’est que rarement atteint, pour ne pas dire jamais atteint. Les élèves accumulent des lacunes qui les desservent quand ils entrent dans le marché de l’emploi, car une éducation de qualité constitue la base de l’employabilité.
La situation désastreuse de l’école publique sénégalaise crée deux Sénégal : ceux qui étudient dans les écoles publiques souvent en grève et ceux qui étudient dans les écoles publiques/privées d’excellence. Cela contribue à creuser les inégalités entre ceux qui ont les moyens et ceux qui n’en ont pas. Je m’explique. Supposons deux enfants «d’intelligence égale» -si l’intelligence peut être «mesurée». L’un est issu d’une famille aisée et inscrit dans une école privée où il suit normalement ses cours. L’autre est issu d’une famille défavorisée et inscrit dans une école publique constamment en grève. Toutes choses étant égales par ailleurs, qui aura le plus de chance d’exceller ?
Lutter contre le chômage requiert de résoudre le problème de l’éducation au Sénégal. Le gouvernement doit mettre en place les conditions pour qu’elle puisse être de qualité et être accessible à toutes et à tous. Une population bien éduquée est le chemin le plus rapide pour accroître la compétitivité d’un pays. Les pays asiatiques l’ont démontré ; pauvres en ressources naturelles, ils se sont développés grâce à leur population bien formée.
J’ai remarqué que la grande majorité des étudiants sénégalais s’inscrivent ou sont inscrits dans des filières saturées comme le marketing, la communication, la finance, le droit, les lettres… Trouver des emplois dans ces filières devient de plus en plus difficile parce que l’offre y est très supérieure à la demande. Dans l’inconscient des Sénégalais, le travail dans un bureau représente l’emploi idéal. Aussi délaissent-ils d’autres métiers ou secteurs d’activités qui connaissent de plus faibles taux de chômage ou obtiennent de plus forts retours sur investissement.
Prenons les secteurs tels que le bâtiment, l’informatique, l’agriculture… Les étudiants de ces filières ne chôment presque jamais, les entrepreneurs de ces secteurs d’activités obtiennent des chiffres d’affaires élevés. Il faut que nous puissions persuader les jeunes sénégalais que d’autres secteurs recrutent, et qu’il n’y a aucune honte à y travailler. Les études générales ne sont pas faites pour tout le monde. Certaines personnes sont plus douées pour les métiers professionnels. Ils ne veulent souvent pas entreprendre des études techniques à cause de la sociologie de la société sénégalaise qui les perçoit comme moins prestigieuses.
Dans l’introduction, j’écrivais sur l’incompréhension du gouvernement quant à l’échec de sa stratégie de réduction du chômage, malgré les centaines de milliards investis pour stimuler l’entrepreneuriat des jeunes. Le gouvernement oublie une chose : entreprendre n’est pas juste une question d’argent mais aussi d’accompagnement.
Gérer une entreprise requiert plus qu’obtenir un financement. Il faut savoir motiver son personnel. Il faut être discipliné pour réinvestir les bénéfices dans l’entreprise plutôt que faire des dépenses de prestige. Il faut pouvoir résister à la pression sociale ; par exemple refuser d’embaucher ce gentil cousin qui ne dispose cependant pas des compétences nécessaires pour occuper le poste… Il est aussi important d’investir dans des secteurs lucratifs mais délaissés.
Un accompagnement au-delà de l’argent est aussi nécessaire. Je remarque que le b.a.-ba de la gestion de la trésorerie est souvent méconnu des entrepreneurs. Aussi les premières difficultés de trésorerie conduisent-elles à la faillite des nouvelles entreprises. Les entrepreneurs ignorent les techniques de financement comme l’escompte, l’affacturage, le crédit-bail…, qui ne sont pas juste réservées aux grandes entreprises.
Des capitaines d’industrie sont nécessaires si le Sénégal veut augmenter son offre d’emploi afin de pouvoir diminuer plus rapidement le taux de chômage. Des usines résorbent à une plus grande échelle le manque d’emploi. Aussi une politique d’industrialisation est-elle nécessaire au Sénégal.
Lors des indépendances, l’Etat avait impulsé cette politique d’industrialisation. Il avait créé des sociétés industrielles, mais ces dernières ont quasiment toutes fermé à cause de leur mauvaise gestion. L’Etat doit en tirer des leçons : plutôt que de créer et gérer les entreprises industrielles, il doit aider les industriels sénégalais à impulser l’industrialisation du Sénégal. Comment pourrait-il y parvenir ? En favorisant les entreprises nationales dans les marchés publics ou en imposant aux grands groupes qui gagnent les marchés étatiques de sous-traiter aux entreprises nationales une partie des travaux.
Les pays asiatiques imposent souvent aux pays occidentaux des transferts de technologie quand ils leur achètent des biens industriels. Cela explique pourquoi ils sont capables, plus tard, de produire ces biens puis de les exporter. Le Sénégal devrait s’en inspirer : acheter des produits à haute valeur ajoutée oui, mais imposer aux pays exportateurs de former des techniciens locaux afin que ces technologies puissent être plus tard produites au Sénégal. Je parlais plus haut de l’importance de la formation pour améliorer la compétitivité d’un pays.
Diminuer le chômage contribuera à apaiser le Sénégal et trouver des solutions durables aux frustrations des jeunes. Des actions comme créer un système scolaire de meilleure qualité -cela contribuerait aussi à l’égalité des chances-, encourager les études professionnelles, inciter les jeunes sénégalais à ne pas juste choisir les filières comme le marketing, la communication, la finance, développer une politique d’industrialisation, y contribueraient grandement.
En outre, l’Etat doit comprendre qu’une bonne politique de l’entrepreneuriat doit aller au-delà du financement, il faut également accompagner les entrepreneurs dans la gestion d’une entreprise.
S’il parvient à réduire le taux de chômage, l’Etat sénégalais y gagnera grandement. Il percevra plus de recettes fiscales qui lui permettront de financer ses investissements et ainsi d’améliorer le Sénégal. Les jeunes y gagneront aussi, trouvant un moyen d’améliorer leur existence. Aussi urge-t-il, pour le Sénégal, d’entreprendre ces actions et diminuer ainsi, fortement et rapidement, son taux de chômage.
Moussa SYLLA

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